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L’échange des regards

Croiser les yeux

Le croisement des yeux peut accompagner l’échange des paroles : pourquoi marquer une conversation en « fixant dans les yeux » l’interlocuteur, balise visuelle définie comme « phatique » par Bougnoux (1991), c’est-à-dire manifestant l’intention de renforcer la communication en cours ? Lorsque je fixe dans les yeux la personne à laquelle je m’adresse, je tente de « capter » son attention, donc au moins son regard, c’est-à-dire que je veux à la fois renforcer et contrôler la communication en cours. Mais en amont de la perspective sociologique sur la communication, le lien compliqué entre la parole et le regard a été pensé historiquement dans notre culture par la codification de la politesse et des civilités. Le regard est « ce miroir de l’âme » qu’il vaut mieux cacher, par pudeur parfois, ou bien, sagement mais franchement, porter devant soi sur le lointain en se taisant.

Cette tradition de codification des vecteurs visuels montre que l’échange des regards est plus qu’une communication phatique. Ainsi, que représente cette nécessité sociologique dans notre culture contemporaine de croiser les yeux d’autrui, même très rapidement, lorsqu’on le salue (ce croisement des yeux suffit parfois à signifier le salut) ? D’autre part, dans le coup d’œil échangé, pourquoi nous semble-t-il que la cible privilégiée d’un regard sur un visage est constituée par les yeux de l’autre, leur « fond » situé au milieu des prunelles et iris, des pupilles entre les cils ? La plongée « au fond des yeux » de l’autre, même brève, est aussi une offre béante, puisque les yeux qui pénètrent ceux d’autrui offrent avec la même amplitude inversée leur propre fond en miroir. Dans l’échange des regards, prendre et donner sont exactement liés, car je ne peux regarder dans les yeux d’autrui sans qu’en retour il ne puisse immédiatement, s’il le désire, me retourner le vecteur visuel au fond de mes propres prunelles. Si l’échange est exactement réciproque, puisque l’offre se confond physiquement avec la demande, ce qui est échangé reste opaque, lorsque des yeux lumineux sont orientés avec décision, mais sans commentaire, vers les vôtres. L’échange visuel n’offre apparemment qu’une simple ouverture croisée sans contenu autre qu’elle-même. Pourtant, cet échange peut inaugurer une histoire d’amour ou un duel, une blessure secrète ou un bonheur enfoui.

Mais que désigne l’expression « un regard » ? Phénoménologiquement, ce dernier se trouve au point de rencontre des quatre vecteurs visuels devenus deux faisceaux croisés d’intensité intentionnelle, point situé entre les deux visages, dans l’espace qui les sépare (il nous manque un mot pour désigner cet « entre », nous pourrions emprunter l’italien intra, devenu par exemple le nom d’une ville située « entre » deux fleuves). La description « phénoménologique » qui tente de cerner nos évidences ordinaires à l’intérieur de notre culture contemporaine définit le « regarder au fond des yeux » non pas comme simple addition perceptive, mais plutôt comme la mise au point dans l’espace de l’intersection de trajectoires visuelles imaginairement fondues. Le point d’intersection est porté en avant des vrais yeux et en même temps en leur fond lorsque l’on regarde autrui « au fond des yeux ». Ce double espace d’intersection qu’est un regard qui jaillit du fond des prunelles jusqu’à l’avant du visage, qui en constitue comme sa proue expressive, a à voir avec le cadre des sourcils, du coin des lèvres, avec la couleur des yeux, leur brillant, la frange et le front, le port de tête, etc. Le dessin d’ensemble des sourcils ainsi qu’en toile de fond celui de tout le visage, et en particulier de la bouche et des commissures des lèvres, entrent en jeu dans la définition dramatique (c’est-à-dire dans l’interprétation potentielle) du regard, profond, intense, léger, etc. Ainsi, un froncement imperceptible du sourcil est comme écrit dans le regard, dans cet espace d’intensité expressive situé à la fois devant le visage, en lui, modelé par ses traits mêmes, et au fond des yeux dans une même immédiateté. Le regard « profond » est donc précisément celui que produit une violence expressive sans contenu et se fonde sur la mobilisation du visage entier légèrement figé alors : plus les yeux sont fixés, plus le visage s’immobilise, plus l’intensité orientée s’accroît – un battement de paupière suffit parfois à la détente. Taxer un regard de « profondeur » permet de se débarrasser alors de la question de son interprétation pour mieux désigner ce qui dans les yeux est une offre d’abord purement esthétique : le regard « profond » est toujours un beau regard (celui qui sauve la « laide ») lorsque l’espace précieux des prunelles, entre la fleur et le bijou, miroite jusqu’au fond des yeux d’autrui. Mais le regard « profond » touche aussi à la morale lorsqu’il « ne fuit pas », lorsqu’il est « direct », droit, sans biais, et qu’il se pose, ample et ouvert, tout au fond de ce qu’il regarde et interroge, comme pour le faire éclore.

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