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Laisser la bonté grandir en nous

La psychologie s’attache désormais à comprendre comment  bienveillance et sens de l’altruisme se développent.

C’est Rousseau qui doit être content. À l’heure où l’on célèbre le tricentenaire de sa naissance, sa conception d’une «pitié naturelle» des hommes, ce sentiment de sollicitude qui nous pousse instinctivement à aider notre prochain, est validée par de nombreuses recherches en psychologie sociale. Aujourd’hui, on la désigne plutôt sous le terme d’«empathie», mais, comme le philosophe le pensait à son époque, cette qualité consiste toujours à pouvoir ressentir la souffrance d’un autre, premier pas vers la coopération.

Ainsi une expérience menée en 2007 à l’université de Yale a prouvé que des bébés de 6 mois ont déjà le sens de ce que peut être une attitude «bonne». On leur montrait une scène dans laquelle un personnage peinait à grimper, suivi d’un autre qui s’efforçait de l’aider, et d’un troisième qui cherchait à l’en empêcher. Les bébés ont tout de suite manifesté une préférence pour le personnage coopératif.

Si cette bonté était dans l’esprit de Jean-Jacques une vertu originelle, elle était cependant toujours susceptible d’être pervertie et dégradée par la vie en société. Mais qu’est-ce qui peut à l’inverse la faire grandir, et nous aider à la déployer?

La sagesse vient avec l’âge

Premier facteur, l’âge. Une donnée surprenante, mais qui tendrait à prouver que nous ne sommes pas tous appelés à devenir des «Tatie Danielle» et autres vieillards méchants et frustrés. Serban Ionescu, psychiatre et psychologue qui a dirigé l’ouvrage collectifTraité de résilience assistée (Éd. PUF), observe qu’après l’âge de 50 ans la majorité des délinquants cessent leurs comportements antisociaux. «On constate qu’avec le temps, avec l’âge, il y a une accumulation d’expérience qui s’exprime par de la sagesse», observe le psychiatre. Et de décrire pour appuyer sa thèse combien les grands-parents sont généralement plus «permissifs, tolérants et capables de relativiser les choses qu’ils n’étaient en tant que parents».

Un des effets bénéfiques de l’âge que la psychanalyste Catherine Ternynck, qui s’est interrogée sur l’individualisme contemporain dans L’Homme de sable(Seuil), constate elle aussi. «Si l’altruisme et la générosité, qui se manifestent d’abord en actions concrètes, sont de tous les âges, la bonté désigne plutôt une disposition intérieure, une bienveillance associée à la connaissance. Je pense qu’elle s’incarne plus dans la deuxième ou troisième partie de la vie, car elle nécessite une certaine maturation.»

«Apprivoiser la haine est le travail d’une vie»

«Maturation», c’est bien le moins! Pour le tout petit enfant qui n’a pas encore accès au langage, le bon, c’est ce qui gratifie et le mauvais, ce qui frustre. Ainsi la mère est-elle, à cette période-là, éprouvée totalement bonne ou totalement mauvaise. Ce n’est que progressivement que l’enfant sort de cette radicalité pour comprendre que les personnes auxquelles il est attaché peuvent alternativement frustrer ou gratifier en fonction des circonstances. C’est une étape importante appelée l’«accès à l’ambivalence». Pour les psychanalystes, les pulsions destructrices et les pulsions de vie coexistent dans l’inconscient et sont en tension permanente, comme le sont la haine et l’amour. Du plus jeune âge à la fin de l’existence, elles se brassent et se travaillent dans un espace toujours plus créateur de différence et d’altérité. «Apprivoiser la haine en soi, la dompter, l’humaniser, c’est le travail de toute une vie, précise Catherine Ternynck. On ne naît pas bon, mais au fil du temps, au gré des expériences, on peut le devenir.»

L’enjeu est de première importance et, selon la psychanalyste, il constitue un des critères de la santé psychique. «Une personne qui va bien est une personne qui peut avoir accès au bon en soi, explique-t-elle. Une disposition qui n’a rien d’ostentatoire et se manifeste dans l’ordinaire de la vie. C’est cet adolescent qui raconte avoir aidé une personne à traverser la rue. Ou encore cette vieille dame qui continue à prendre soin d’un animal familier… À l’inverse, une personne aux prises avec le ressentiment, l’envie, risque d’être en difficulté dans ses échanges humains. Il y a une transitivité importante entre le besoin d’être bon pour se sentir aimé et le besoin d’être aimé pour se reconnaître bon.»

Ce que le psychiatre Serban Ionescu définit chez les personnes résilientes comme le fait d’«avoir un tempérament agréable», et qui s’est révélé être une vraie ressource lorsqu’elles ont dû rebondir après une épreuve difficile, car cela leur «permettait de coller aux autres». Pour cet expert, la bonté arrive par les autres. «Si une personne a eu au moins un parent capable de lui manifester de l’amour, ou un professeur qui l’encourageait, alors un jour elle pourra, elle aussi, donner ce qu’elle a de meilleur en elle.»

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